L'art contemporain dans une manufacture du Massachusetts

En 1862, la manufacture de vêtements O. Arnold and Company ouvrait ses portes dans la petite ville de North Adams, au Massachusetts. Le complexe manufacturier, aujourd'hui classé monument historique, a donné du travail à plus de 4 000 personnes au cours des meilleures années de son histoire. Changements technologiques, prix de l'énergie et production étrangère allaient lui être fatals. Le moteur de l'économie locale cessa définitivement de tourner en 1985.

Un an après la fermeture de ce qui était devenu la Sprague Electric Company, le William College Museum of Art s'est intéressé aux vastes bâtiments désertés de la compagnie. On a rapidement envisagé d'y présenter certaines oeuvres d'art qui ne pouvaient être exposées dans les modestes locaux du musée situé dans la ville voisine de Willamstown. L'idée a mis plus d'une décennie à se concrétiser et le Massachusetts Museum of Contemporary Art a ouvert ses portes le 30 mai dernier.

Le complexe où loge le nouveau musée est constitué de vingt-sept (27) bâtiments dispersés sur un terrain immense qui longe la rivière Hoosic. La plupart des bâtisses servent aujourd'hui d'entrepôts et sont dans un état pitoyable: les vitres sont fracassées ou placardées, certaines parties semblent menacer de s'écrouler et les ateliers sont couverts de pièces électriques que la Sprague Electric Company produisait. En fait, il n'y a que six bâtiments qui soient rénovés et transformés en halles d'expositions et de spectacles. Le MASS MoCA y accueillera au cours de l'été une série de concerts, de représentations théâtrales, de soirées de danse, de projections et bien sûr, d'expositions d'art contemporain, et ce, autant à l'intérieur de ses murs qu'à l'extérieur.

L'installation la plus intéressante se trouve justement dans une cour intérieure du musée. Visitations est la plus immatérielle des présentations, mais assurément la plus concrète. Elle est ancrée dans la réalité quotidienne des milliers de travailleurs qui ont hanté le complexe manufacturier. Ronald J. Kuivila a su faire oublier l'état de décrépitude de l'endroit et faire revivre les belles années de la Sprague. Une bande-son constituée de témoignage d'anciens employés, de bruits industriels, d'extraits radiophoniques et d'annonces publicitaires de la compagnie rappelle qu'au-delà de la production manufacturière, il y avait des gens. Toujours à l'extérieur, une installation botanique de l'Australienne Natalie Jeremijenko pourrait être une métaphore de l'histoire de la ville. Les six arbres suspendus à l'envers de Tree Logic cherchent naturellement à grandir vers la lumière, malgré leur fâcheuse position de départ. Ici, l'art imite la vie, pour détourner les propos d'Oscar Wilde.

L'énergie créatrice de la nature est aussi à la base de l'oeuvre de l'artiste allemand Joseph Beuys. L'éclair coulé en bronze de Blitzschlag mit Lichtschein auf Hirsch frappe le sol d'où jaillissent des créatures étranges. La sculpture de Beuys, qui appartient au Philadelphia Museum of Art, a de telles proportions qu'il n'y a que les salles du MASS MoCA qui puissent l'accueillir. Les oeuvres de Robert Rauschenberg et de James Rosenquist tirent aussi profit des vastes salles d'expositions baignées de lumière naturelle. Elles permettent de prendre la pleine mesure du work-in-progress The 1/4 Mile or 2 Furlong Piece, de Rauschenberg, élaboré jusqu'ici sur près de deux décennies, et The Swimmer in the Econo-mist, de Rosenquist, composé de trois immenses panneaux.

Plusieurs artistes viennent compléter cette première programmation du Massachusetts Museum of Contemporary Art. Le projet est ambitieux et ne devrait atteindre sa pleine maturité que dans une trentaine d'années. D'ici là, on souhaite s'ouvrir au monde et faire une large place au multimédia. Une chance peut-être pour nos artistes, même si pour l'instant le français n'est pas une priorité – des visites guidées en allemand et en japonais seront bientôt disponibles – et n'est qu'un lointain souvenir dans l'histoire industrielle de la Nouvelle-Angleterre.

Le Massachusetts Museum of Contemporary Art est situé au 87, rue Marshall, à North Adams (MA). Il est ouvert de 10h à 17h, et jusqu'à 20h les vendredi et samedi. Admission: 8 $ pour les adultes, 5 $ pour les enfants et gratuit pour les moins de 6 ans.

* Ce texte est paru à l'origine dans un quotidien montréalais (Louis-Philippe Gratton, «L'art contemporain dans une manufacture du Massachusetts», La Presse, 29 juillet 1999, p. C6). Il est reproduit ici pour en faciliter la consultation hors des frontières du Québec.