Bernard-Marie Koltès: l'homme blessé

Metz, 21 février 1999, 3h du matin. La ville est aussi calme que ce qu'on peut espérer d'une ville de province en plein coeur de la nuit. À la gare, un petit groupe de jeunes squatte dans la seule partie accessible du bâtiment. Un Arabe, une fille et deux garçons aux allures rebelles. Au grand étonnement des quelques voyageurs qui attendent leur correspondance pour Paris, s'ils sont agités, ce n'est pas par l'envie de tout briser, mais par l'emportement d'un discours. Lequel? Une confrontation d'idées sur le socialisme et le communisme!

La scène pourrait être tirée tout droit d'un livre de Bernard-Marie Koltès, elle est pourtant réelle. Et l'endroit est bien choisi parce que l'auteur dramatique est né à Metz, dans le département français de la Moselle. Un pèlerinage obligé pour tous les inconditionnels de BMK, l'auteur le plus important qu'ait connu la France depuis longtemps, peut-être même depuis Jean Cocteau. Alice Ronfard, metteure en scène québécoise, va encore plus loin: «Koltès est parmi les plus grands auteurs du XXe siècle!»

Mme Ronfard a sans doute monté la toute première pièce de Koltès au Québec. En 1992, elle mettait en scène le duel Dans la solitude des champs de coton à l'Espace Go. Une pièce que le metteur en scène et réalisateur de cinéma Patrice Chéreau figeait trois ans plus tard dans une mise en scène incontournable où il donnait lui-même la réplique à Pascal Greggory sur le béton de la Manufacture d'Ivry, en banlieue parisienne.

En 1986, c'est justement dans une autre mise en scène de Chéreau, Quai Ouest, qu'Alice Ronfard avait découvert Bernard-Marie Koltès. Elle avait été attirée à l'intérieur du théâtre par le nom illustre du metteur en scène. Elle en est ressortie avec «un coup de foudre pour l'écriture» du dramaturge. Elle allait, quelques années après, créer sa propre représentation de la pièce qui l'avait poussée à acheter tous les livres de Koltès publiés à l'époque.

Bernard-Marie Koltès est devenu un véritable mythe en France et ailleurs dans le monde. Il obtient du succès particulièrement auprès des jeunes. Il éclipse d'ailleurs tous les auteurs lors des concours d'entrée au Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris. À tel point qu'on aurait songé à l'interdire afin de donner la chance aux autres. Au Québec, il rejoint encore un cercle restreint d'initiés. Outre Alice Ronfard, uniquement deux autres metteurs en scène se sont colletés à son oeuvre. En 1993, Denis Marleau avait monté Roberto Zucco pour le Festival de théâtre des Amériques et Brigitte Haentjens, Combat de nègre et de chiens au Théâtre du Nouveau Monde quatre ans plus tard.

Au cours de l'hiver, cette dernière récidivait dans une toute petite salle au-dessus du Lion d'or avec La nuit juste avant les forêts. «On ne s'attendait pas à ce que ça marche si fort», explique James Hyndman, l'unique comédien sur scène. Un succès qui a poussé l'équipe à reprendre la pièce du 18 au 29 mai prochain. «C'est un texte exceptionnel, le meilleur de Koltès, affirme Hyndman. Il y a une poésie et une humanité qui est très forte.» Le comédien avait découvert le texte à la fin des années 1980 grâce à un ami Français. «J'ai tout de suite senti que c'était une écriture avec laquelle j'étais à l'aise. Koltès plante des univers insolites où l'inconscient a une large place. C'est insolite parce que quelque chose nous échappe. Les motivations des personnages ne sont jamais tout à fait claires.» L'univers de BMK est presque toujours fermé, hermétique.

On connaît très peu de choses sur Bernard-Marie Koltès et toutes les informations semblent contradictoires. On sait que ses expéditions ont beaucoup influencé ses récits: Quai Ouest est planté au coeur d'un hangar désaffecté de Manhattan où Koltès a passé quelques nuits et Combat de nègre et de chiens relate l'expérience de l'auteur dans un chantier blanc en Afrique, pour ne donner que ces deux exemples. Il déclarait pourtant en 1978, dans une lettre à un ami: «Je suis le premier à être convaincu de la futilité et de l'inutilité des voyages.»

Le rapport de Koltès au théâtre n'est pas plus net. Le cinéma était pour lui l'art qui l'influençait le plus. Il a avoué toute sa vie ne voir que très peu de pièces de théâtre. La lecture d'un texte écrit pour le théâtre l'emmerdait. Il a même déjà déclaré: «Je ne dois pas aimer le théâtre.» Le théâtre, lui, l'a aimé. Son oeuvre est traduite dans une trentaine de langues et jouée dans près de quarante pays. Les universitaires se sont aussi épris du poète errant. À l'Université Paris-III-Censier, par exemple, dix-neuf mémoires et thèses ont été soutenus sur son écriture jusqu'ici.

Le personnage ne se dévoilait pas davantage de son vivant. «Ma biographie n'a aucun intérêt. C'est la vie la plus banale qui soit… J'ai eu quelques expériences décisives, mais elles sont inracontables», explique-t-il dans un livre d'entretiens paru récemment aux Éditions de Minuit. Livre posthume, Une part de ma vie réunit sous une même couverture dix-neuf rencontres avec des journalistes et des critiques de théâtre. Les Éditions de Minuit ont décidé de publier plusieurs textes inédits de BMK afin que cessent de circuler, notamment sur la Toile, des versions pas toujours fidèles à l'original. C'est dans cet esprit que Les amertumes viennent de trouver le chemin des presses officielles. Il s'agit aussi peut-être d'une affaire de gros sous: Koltès est le plus gros vendeur de l'éditeur à la couverture blanche et bleue.

«Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c'est que vous désirez quelque chose que vous n'avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir», ainsi s'ouvre Dans la solitude des champs de coton. Bernard-Marie Koltès a en effet beaucoup à offrir, à l'instar du Dealer, l'un des deux seuls personnages de sa pièce. L'auteur est généreux, mais paradoxalement, ses bouquins sont toujours très courts, rarement plus de cent pages. Il réduisait ses textes au maximum pour n'en garder que l'essentiel. Le 15 avril 1989, il s'éteignait à l'âge de 41 ans, emportant avec lui toutes ces phrases qu'il s'était réservées.

Une part de ma vie – Entretiens (1983-1989), Éditions de Minuit, 156 p.

Les amertumes, Éditions de Minuit, 60 p.

* Ce texte est paru à l'origine dans un quotidien montréalais (Louis-Philippe Gratton, «Bernard-Marie Koltès: l'homme blessé», La Presse, 15 avril 1999, p. D9). Il est reproduit ici pour en faciliter la consultation hors des frontières du Québec.