Il est grand temps d'envisager la création d'un ordre professionnel des journalistes

L'idéal moderne est un homme parfaitement bien informé. Et l'esprit d'un homme parfaitement bien informé est une chose terrible. Il ressemble à une boutique de bric-à-brac, rien que des monstres et de la poussière, chaque chose marquée d'un prix bien supérieur à sa valeur réelle.

– Oscar Wilde

L'homme parfaitement bien informé d'aujourd'hui l'est parfois trop: en abondance, mais définitivement pas en qualité. Il surnage dans une profusion d'information qu'Oscar Wilde n'aurait pu imaginer au début de ce siècle. L'internet, les chaînes généralistes et spécialisées, la radio, la presse écrite…

Citoyen engagé dans la vie de la cité, de quelle information l'homme a-t-il besoin? Où trouvera-t-il réponse à ses préoccupations et qui les lui fournira? Le travail du journaliste n'est-il pas justement de trier l'information en fonction de son lectorat et d'en faire une présentation accessible, mais complète? Le poisson qui atteint l'océan n'a pas peur de se noyer, car il est dans son élément et il sait nager. Le journaliste, quant à lui, n'a souvent pas appris et entraîne avec lui l'informé pour qui il prétend travailler. Il l'entraîne vers le fond de l'ignorance et de la paresse intellectuelle sous prétexte que le peuple – mot fourre-tout par excellence pour désigner les autres, à l'exception de sa petite personne – n'a ni les connaissances pour suivre l'actualité internationale ni le niveau de langage pour comprendre les mots de plus de deux syllabes. Le bon peuple, un peu con, est incapable de comprendre le mot juste pour décrire une situation, mais peut très bien reproduire les erreurs que ses maîtres de l'information lui enseignent. Le bon peuple ne pourra jamais comprendre toutes les nuances d'un conflit mondial et les noms qui y sont associés, mais connaît par cœur tous les noms de ses sportifs préférés et comprend toutes les subtilités, parfois complexes, de son sport favori.

On vante l'explosion des frontières et l'ouverture aux autres peuples. On se targue d'avoir accès à toujours plus d'information. On explose de joie à l'ouverture de chaque nouveau site sur le réseau des réseaux. Tout ça, dans quel but? Gaver les oies, mais ne rien leur expliquer. Aveugler le citoyen, mais refuser de l'éclairer. Abdiquer son métier et se prostituer. Les journalistes font-ils leur travail au Québec? À quelques exceptions près, la réponse est clairement non. Jamais pourtant leur travail n'aura été plus important. Jamais n'aura-t-on pu exiger autant de la part de ceux qui nous informent. Non seulement doivent-ils détenir une scolarité supérieure à l'ensemble de la population, mais encore doivent-ils aussi avoir une curiosité qui les aura poussés outre nos frontières, physiquement et intellectuellement.

Il est grand temps d'envisager la création d'un ordre professionnel des journalistes qui, un peu à l'instar du Barreau du Québec, s'assurera de la qualité de la formation de ses membres et offrira une garantie à la population. Ceux qui crient à l'atteinte à la liberté de la presse ne méritent aucun respect. Ceux qui savent, mais crient tout de même, défendent le droit aux profits des entreprises de presse. Ceux qui beuglent, mais ne savent pas, auraient tout intérêt à se plonger dans quelques lectures tout aussi divertissantes qu'enrichissantes. [NDLR: Je dois reconnaître un emportement et une fougue de jeunesse puisque j'ai démontré par la suite que la création d'un ordre professionnel des journalistes en vertu du Code des professions (LRQ, c. C-26.) violerait la liberté d'expression1.]

La reconnaissance du statut du journaliste ne signifie pas la mort de l'opinion et donc de la liberté d'expression. Tous les forums doivent être ouverts à toutes personnes qui souhaitent y intervenir. Celui qui informe a toutefois un rôle qui dépasse la dissémination d'opinions. Il doit informer et véritablement informer. Il doit être au-dessus de tout soupçon. La publicité et l'information doivent faire chambre à part, et ce, dans tous les domaines. Est-il normal de retrouver dans l'ensemble des médias strictement la même information à propos d'une pièce de théâtre, par exemple? La reproduction d'un dossier de presse n'est pas du journalisme. À quoi bon changer quelques mots du communiqué de presse avant de le publier lorsque le journaliste ne connaît manifestement ni d'Ève ni d'Adam l'auteur de la pièce et qu'il est maintenant possible d'aller lire directement le communiqué sur le site du théâtre? Et la «critique» qui suivra, qu'en penser? Depuis quand l'agencement d'un résumé de l'intrigue avec certaines informations techniques constitue-t-il une critique?

Il est inutile, ici, de fournir des exemples précis qui blesseront inutilement sans rien changer à la pratique du métier. Les exemples pourraient rapidement être suivis d'un nombre équivalent de contre-exemples qui ne prouveraient absolument rien, sinon la volonté des gens en place de préserver leurs acquis. Serge Halimi2 a tenté l'aventure en France et en a rapporté une série de critiques justifiées. La même remarque s'applique à l'information internationale: critiquez-la et l'on vous servira des statistiques froides sur le nombre de papiers publiés. On évite ainsi de parler de la qualité des textes issus le plus souvent d'un collage malhabile des dépêches d'agences de presse. L'argument du désintérêt de la population pour ces questions – argument qui ne cache rien d'autre que son propre désintérêt et sa propre ignorance – n'est jamais très loin. On vous rabâchera pourtant aussi rapidement l'importance de la mondialisation! Le dollar vous attend évidemment au détour: «On n'a pas les moyens d'avoir de correspondants à l'étranger.» Ah oui, et cette équipe qui accompagne la tournée de promo du premier ministre, combien coûte-t-elle cette splendide opération de relation publique?

Comment la presse québécoise s'est-elle adaptée à l'implantation massive des technologies de l'information et à cette économie globale sacrée? Darwin serait surpris de la futilité de ses théories: l'espèce, ici, survit et la sélection naturelle n'opère pas. Les médias au Québec vivent en vase clos. Le monde extérieur n'est pas encore à leurs portes. Leurs lecteurs vont s'adapter si les médias refusent de le faire. Et c'est déjà le cas pour plusieurs. Le choix entre l'édition électronique du journal français Le Monde et un abonnement à un quotidien dinosaure n'est pas difficile à faire. Nul n'est besoin d'aller si loin. On peut difficilement être mieux servi que par l'excellent Globe and Mail, si vous lisez l'anglais. Amusez-vous à comparer le contenu de son premier cahier avec celui de n'importe lequel de nos quotidiens nationaux. Voyez la proportion qu'occupe la publicité, appréciez les sujets abordés et jetez un oeil aux signatures…

Pourquoi alors maintenir une presse chez nous, outre le support publicitaire qu'elle fournit? Au-delà du fait divers – dont l'intérêt public est limité –, l'on aura toujours besoin d'une information locale de qualité. «Ce droit à l'information, qui repose sur la nécessité de comprendre ce qui se passe autour de soi, implique qu'il s'agisse d'informations significatives pour l'individu dans sa vie personnelle et dans sa vie de citoyen. Et non de simple curiosité. Il s'agit d'une connaissance de faits permettant une prise de conscience de la réalité susceptible d'amener l'individu à faire des choix, à accepter ou à refuser certaines décisions, à se mobiliser ou à laisser faire. Cette connaissance seule permet aux individus de s'assumer comme êtres intelligents et libres.»3 À combien d'articles et de reportages pouvez-vous appliquer cette définition du défunt professeur Jacques Guay?

Que conclure de ces quelques remarques inoffensives qui prennent déjà trop de place? Rien, absolument rien, car rien ne va changer. Ce ne sera qu'un élément de plus dont se serviront nos «professionnels» pour se gargariser lors de leur prochain congrès annuel. La question est pourtant incontournable, car «[l]'information, en raison de son hyperabondance, est devenue, littéralement, le cinquième élément (avec l'air, l'eau, la terre et le feu), et, comme les quatre autres, elle est aussi polluée, contaminée. D'où la nécessité d'une véritable écologie de l'information. Afin de la débarrasser des mensonges, des manipulations, de la propagande, des bidonnages»4.

* Ce texte est paru à l'origine dans un quotidien montréalais (Louis-Philippe Gratton, «Il est grand temps d'envisager la création d'un ordre professionnel des journalistes», Le Devoir, 2 août 1999, p. A6), mais a été amputé de quelques lignes. Il est ici pour la première fois publié dans son intégralité.

 


1 Louis-Philippe Gratton, «Les droits du journaliste – Et ses devoirs?», in Développements récents en droit du divertissement, Cowansville, Yvon Blais, 2000, p. 97.

2 Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber-raison d'agir, Paris, 1997.

3 Jacques Guay, La presse des autres, Lanctôt, Outremont, 1996, p. 16.

4 Rémy Fiere, «Auteur de La tyrannie de la communication, Ignacio Ramonet juge que le réseau ajoute à la confusion de l'information – Sur l'internet, “une rumeur et une info se valent”», Libération, 16 avril 1999.